Vélo non mixte. Balade à Trois-Rivières
Le vélo est sans équivoque le moyen de transport le plus écologique qui soit. En revanche, sa pratique est parfois limitée par l'absence ou l'inadéquation des infrastructures. C'est pour cela qu'est née la Cyclerie. Ce groupe communautaire basé à Trois-Rivières a créé le programme « Toutes à vélo », afin de permettre d'apprendre à faire du vélo en milieu urbain. À bâbord ! s'est entretenu avec Aline Crédeville, citoyenne cycliste et bénévole à la Cyclerie. Propos recueillis par Isabelle Bouchard.
À bâbord ! : Qu'est-ce qu'exactement la Cyclerie ?
Aline Crédeville : C'est un organisme communautaire qui est né de la volonté de neuf personnes fondatrices souhaitant promouvoir la culture « vélo », dont deux anciens élus de la ville. Ça se traduit concrètement par une communauté gravitant autour d'un atelier de réparation et d'entretien mécanique de vélo ouvert aux membres et autour de projets événementiels ou saisonniers qui assoient et promeuvent le transport à vélo urbain.
ÀB ! : Les conditions pour la pratique du vélo comme moyen de transport sont-elles réunies à Trois-Rivières ? En quoi la Cyclerie participe-t-elle à la rencontre de ces conditions ?
A. C. : Il y a plusieurs facteurs qui sont à réunir pour que le vélo passe d'une pratique récréative à un véritable moyen de transport pour une large communauté de personnes. L'absence d'autonomie « mécanique » est un frein important à la pratique, d'où la création de l'atelier de réparation et d'entretien où des personnes plus ferrées viennent partager leur expertise à d'autres, désireuses de ne pas se retrouver penaudes devant une crevaison inopportune. Mais il n'y a pas que la mécanique pour être autonome ou plutôt « vélonome ». Il y a aussi le fait de savoir être cycliste en ville dans des conditions parfois hostiles : partage inéquitable de la route, infrastructures routières inadaptées, et le climat qui peut aussi faire faiblir la volonté.
La Cyclerie organise et réalise des actions visant à encapaciter les personnes via des formations et événements axés sur l'expérience de la mobilité cycliste : vélo d'hiver, essai de vélos-cargo, ou encore des balades urbaines (dont la participation aux masses critiques [1] – édition trifluvienne). Enfin, pour devenir cycliste, l'appartenance à une communauté est cruciale, afin d'échanger autour de notre pratique de cyclistes urbain·es. En cela, la Cyclerie permet ce lieu d'échanges et d'existence.
ÀB ! : Certains limitent les retombées du vélo à des améliorations en termes de santé et d'environnement. Vous semblez partager une vision plus holistique des retombées sociales du vélo ?
A. C. : Oui la santé, oui l'environnement, mais effectivement je crois aussi beaucoup en la capacité d'autonomie que le transport à vélo permet. Le temps et l'espace défilent différemment à vélo. On est en contact constant avec notre environnement immédiat. L'échange avec celui-ci n'est non seulement pas coupé, mais il est « sublimé ». Je veux dire : quel plaisir de se mouvoir dans l'espace, sentir le vent sur sa peau. Comme dirait l'une des participantes de « Toutes à vélo », c'est comme voler ! C'est aussi pouvoir dire salut aux personnes que tu connais, t'arrêter et repartir. Aller d'un endroit à un autre, efficacement. Il y a un fort sentiment d'autonomie, de liberté, mais aussi d'appartenance au lieu et aux personnes qui partagent ce mode de transport. Aussi, on retrouve toute sorte de monde à vélo. Pas forcément les mêmes vélos c'est certain, toutefois, tout le monde pédale. Et un vélo c'est bien plus beau qu'un char. Esthétiquement, on est ailleurs. Écologiquement aussi. Socialement, c'est évident. Le vélo remet les pédales à l'heure...d'aujourd'hui.
ÀB ! : Comment est venue l'idée géniale des balades non mixtes ? Quel bilan en tirez-vous ?
A. C. : Les balades non mixtes ont commencé avec l'idée de faire une édition trifluvienne de « Toutes à vélo » (programme développé par Vélo Québec destiné aux femmes par des femmes pour apprendre à faire du vélo). Les objectifs étaient de donner l'occasion (1) d'apprendre ou de réapprendre le vélo, (2) de comprendre comment se déplacer en ville à vélo, (3) de le faire entre femmes sans mexplication [2], à leur rythme, en sécurité et dans la bienveillance.
En parallèle des séances, on a aussi organisé une garderie pour que les femmes puissent venir et faire garder leurs enfants le temps des séances. La balade, un coup de pédale à la fois. D'abord une pédale, puis les deux. Voir le sourire aux premiers coups de pédales, les éclats de rire quand soudainement, oui, il faut freiner…avant le mur. Une franche camaraderie parmi cette dizaine de femmes de tous âges, et de toutes expériences. Faire le circuit routier en milieu urbain, apprendre à tourner aux intersections, indiquer sa direction, savoir quand on a priorité, se positionner légitimement sur la voie, et oui, répondre aux incivilités et à des comportements dangereux d'automobilistes.
Leurs motivations ? Parmi celles qu'elles nous ont dites : « Ne pas dépendre des horaires des bus », accompagner leurs enfants à vélo au lieu d'être sur le bord à tenir les sacs et les gourdes. À refaire ? Elles étaient unanimes. Des ajustements, certainement. Le bilan est positif, très positif. Ce fut un franc succès : sur les 15 personnes inscrites, 12 sont venues, et régulièrement.
ÀB ! : Vous avez aussi tenu des balades réservées aux femmes issues de l'immigration ? Quelles ont été les retombées ?
A. C. : On a ajouté le volet « nouvelles arrivantes » parce que justement on croit au fait que permettre aux femmes nouvelles arrivantes de faire du vélo en ville pouvait les affranchir et faciliter leur autonomie en matière de mobilité. On pense refaire plusieurs fois cette expérience, mais sous une forme moins concentrée dans le temps, destinée à d'autres groupes de personnes, comme les personnes étudiantes étrangères, et pas uniquement en non-mixité.
On a aussi l'idée de proposer des balades aux personnes ayant suivi le programme, sous la forme de mentorat afin de consolider les acquis et la confiance. Pour les prochaines éditions, on s'organise aussi de manière à avoir davantage de bénévoles. Nous n'étions pour cette édition que deux à avoir suivi la formation « Cycliste avertie » de Vélo Québec, ce qui est limitant : nous seules pouvions assurer la sécurité des sorties sur route.
ÀB ! : Quelles sont les prochaines activités de la Cyclerie ? Quel avenir pour le vélo à Trois-Rivières ?
A. C. : De manière récurrente, tous les jeudis soir l'atelier de mécanique est ouvert sur rendez-vous, et les deuxièmes samedis du mois, nous tenons l'atelier de mécanique vélo non mixte : Les Maniv'elles. L'idée, c'est de s'offrir un temps et un espace par des femmes pour des femmes et autres personnes non-cis, pour apprendre la mécanique vélo. En parallèle de cette mission mécanique, la deuxième collecte de vélos se profile à la mi-octobre. S'ensuit ensuite la formation de vélo d'hiver avec un don d'équipement de 200$ pour les personnes cyclistes participant à notre programme. La conversion aux conditions hivernales en est bien facilitée ! Notre but ? Le pont Laviolette à vélo ! Mais plus sérieusement, à long terme : améliorer l'image du transport à vélo urbain et périurbain, augmenter la fréquentation cycliste, obtenir de meilleures infrastructures, et augmenter l'accessibilité à ce mode de transport, pour tous et toutes, à Trois-Rivières.
[1] Une masse critique est une mobilisation de cyclistes dans l'espace public duquel les automobilistes sont exclus. Ce mouvement mondial, à la fois festif et revendicatif, vise à réclamer l'espace urbain, développer la sociabilité entre cyclistes et promouvoir les transports alternatifs et écoresponsables.
[2] Francisation du concept féministe anglais de « mansplaining »
Photo : Aline Crédeville