Lobbytomie. Comment les lobbies empoisonnent nos vies et la démocratie
Stéphane Horel, Lobbytomie. Comment les lobbies empoisonnent nos vies et la démocratie, La Découverte, 2022.
Le livre important de Stéphane Horel sur le lobbyisme vient d'être republié. Journaliste d'enquête au journal Le Monde, Stéphane Horel a reçu plusieurs prix, notamment pour ses révélations sur les Monsanto papers.
Le livre résume ses investigations depuis une quinzaine d'années sur la manipulation de la science à des fins commerciales et politiques. L'auteure dépasse la vue commune que le lobbyisme n'est pratiqué que par des personnes corruptrices, œuvrant dans des halls de parlement. Avec la notion de « lobbytomie », elle maintient que les lobbies sont aussi actifs dans les lobes de nos cerveaux, que l'on soit des personnes de pouvoir ou non, influençant les habitudes d'achat et de votes de populations entières.
Horel retrace les techniques des lobbyistes aux vues formulées par Edward Bernays dans son livre Propaganda de 1928. Bernays fut lui-même inspiré par la campagne du gouvernement américain au début de la Première Guerre mondiale pour stimuler l'enrôlement militaire. L'affiche créée pour l'occasion, représentant l'oncle Sam et sa barbichette, pointant son doigt de façon martiale, avec le slogan « I want YOU », est depuis devenue iconique.
L'innovation de Bernays fut d'introduire cette fabrique du consentement, utilisant des techniques sophistiquées de persuasion en entreprise privée. L'une de ses premières campagnes fut de convaincre la population féminine de commencer à fumer, en présentant la cigarette comme un symbole de liberté. Les photos de femmes paradant dans les rues de New York, la cigarette aux lèvres, marquèrent les esprits. Ce faisant, Barneys fit naître l'industrie des relations publiques, influençant les comportements des populations sans qu'elles ne s'en rendent compte.
Dans le livre Lobbytomie, Stéphane Horel nous fait réaliser comment la réalité peut-être déguisée par des mots et des images. Elle met en garde contre la « Dystrumpia » actuelle, où la politique et les affaires sont affectées par les réalités alternatives, utilisant des techniques comme le déni des faits ou le dénigrement des personnes. Pour elle, les activités d'influence ne sont pas en faute, car on les retrouve aussi bien en commerce qu'en éducation, à la fois dans des multinationales et des OBNL. Ce qui est en faute est que ces pratiques sont utilisées afin de défendre des activités que l'on sait scientifiquement nocives pour la santé des personnes et de l'environnement, allant à l'encontre des capabilités des personnes, réduisant leur pouvoir de penser et d'agir librement.
L'auteure présente ainsi un vibrant plaidoyer pour les connaissances scientifiques en démocratie. Cas après cas, elle démontre que nous avons perdu des décennies précieuses à reconnaître la nocivité du tabac, de l'amiante ou du benzène, entrainant le décès de millions de personnes. Elle décrit aussi les techniques pernicieuses actuellement utilisées dans des secteurs comme la pharmacie, l'alimentation ou les hydrocarbures. Elle insiste enfin que d'exposer ces techniques peut prendre des années, puisqu'il faut retracer l'échange de courriels entre des personnes ou réunir d'autres preuves discriminantes. Pour effectuer ces tâches laborieuses, elle encourage la recherche scientifique et le journalisme d'enquête. Car diminuer la lobbytomie des populations demandera, au-delà de nouvelles lois, des démarches culturelles.