Qui a droit à la romance ?

14 février 2026 | Kharoll-Ann Souffrant

Qui gagne et qui perd au jeu de la séduction ? Est-ce un droit ou une forme de privilège que d'avoir accès à l'amour ?

J'ai fait la rencontre de Christelle Murhula alors que j'étais de passage en France, en avril 2023, dans le cadre d'une tournée de promotion du livre Le privilège de dénoncer. On lui avait proposé d'animer l'une des causeries autour de mon essai dans une librairie parisienne, défi qu'elle avait relevé avec brio. Plus récemment, nous nous sommes recroisées par hasard, virtuellement cette fois-ci, pour un webinaire sur le thème des médias et du féminisme organisé par Equipop. Nous y étions panélistes avec Sadia Mandjo, une journaliste française d'origine centrafricaine ayant fondé le média engagé Tour d'Afrique des Droits des Femmes (TADF).

Journaliste indépendante depuis 2019, Christelle Murhula a collaboré avec divers médias tels que Le Monde, Médiapart, Marie Claire, Vanity Fair France ainsi que la chaîne ARTE. Elle a écrit de nombreux textes sur les liens entre la société, le genre, les arts et la culture. Elle est l'une des contributrices de l'ouvrage collectif Moi aussi : MeToo au-delà du hashtag. Plus encore, elle est également l'autrice d'Amours silenciées – Repenser la révolution romantique depuis les marges.

Dans Amour silenciées, Murhula pose des questions qui font mal, mais qui, malgré tout, sont fondamentales. En déconstruisant cette injonction à faire couple à n'importe quel prix, l'autrice jette un éclairage sur les espoirs, désirs et désillusions des oubliées de l'amour : les femmes noires. Murhula parle sans détour de colorisme, de misogynoire et du rejet affectif de celles qui évoluent dans des sociétés majoritaires blanches, rejet qui provient également d'hommes de leurs propres communautés : « [u]n rejet que j'ai pu aussi vivre. Comme un aveu d'une chose qui suivra toujours : aimer et désirer une femme noire représente un interdit, une transgression couplée à une certaine forme de fascination malsaine. Et s'il est vital pour les femmes de questionner leur besoin d'absolument plaire aux hommes, et de se défaire de cette envie construite, il faut aussi prendre en compte que pour beaucoup de femmes racisées, mais surtout noires, la question ne se pose même pas. Elles ne plaisent pas, car Noires. »

Dans son essai, Christelle Murhula traite de l'exclusion des femmes noires, laquelle est imbriquée dans des dynamiques d'hypersexualisation et de fétichisme. C'est à partir de son vécu comme femme Noire à la carnation foncée qu'elle déploie habilement son propos, appuyé par des exemples précis et des travaux scientifiques. Pour elle, il ne fait pas de doute que cette fameuse « révolution romantique » à laquelle plusieurs font allusion en cette ère « post-MeToo » ne s'adresse pas aux femmes comme elle. Pour la journaliste, le désir romantique est donc une question intrinsèquement politique.

Qu'est-ce que l'Amour ?

Dans All about love, un ouvrage essentiel nous forçant à penser et panser l'Amour, la regrettée autrice afro-américaine bell hooks y explique que dès son enfance, il était évident à ses yeux qu'une vie dépourvue d'amour ne valait pas la peine d'être vécue. C'est en raison de sa cruelle absence dans sa jeunesse qu'elle en a pris la pleine mesure. Elle nous appelle également à redéfinir l'Amour (avec un grand A), au-delà de l'usuelle configuration romantique. Pour bell hooks, aimer est un verbe, et donc, il s'agit d'une pratique qui se cultive et se traduit en actions, plutôt qu'un simple sentiment instinctif.

Nous sommes bombardé·es de messages sur la quête de l'Amour romantique comme summum du bonheur et de la réussite dès la petite enfance, que ce soit à travers des films de Disney ou dans les paroles de nos chansons favorites. Pourtant, nous vivons dans une société brisée sur le plan de l'amour, un monde où les exemples de relations violentes sont légion, et que l'on méprend souvent pour des relations amoureuses. Ce faisant, une confusion règne à cet égard, notamment alimentée par de fameux adages comme « qui aime bien châtie bien ». Ainsi, bon nombre d'entre nous peinent à se représenter l'incarnation concrète d'une relation saine et les ingrédients qui la compose.

À ce propos, le médecin et auteur français Baptiste Beaulieu, très suivi sur les réseaux sociaux, a lâché une bombe dans une publication Instagram en novembre dernier. Beaulieu s'est exprimé à plusieurs reprises sur l'homoparentalité, son conjoint et lui étant pères depuis 2023. Ainsi, il y est allé d'un constat incisif sur les relations maritales hétérosexuelles : « [Après] dix ans de médecine générale, des milliers de consultations, après avoir été au cœur de milliers de familles, je crois profondément que les hommes n'aiment pas les femmes. Plus exactement, je crois que BEAUCOUP d'hommes n'aiment pas LEURS femmes. ».

Son propos, tiré de ses années de pratique en médecine générale, est appuyé de multiples et tristes exemples. Entre autres, il relate l'histoire de cette femme ménopausée qu'il a suivie pour des traitements de chimiothérapie contre un cancer du sein. Le mari de cette dernière s'est empressé de se plaindre du fait qu'il n'avait plus de relations sexuelles avec sa conjointe, avec peu d'égard pour la situation de celle-ci. Pour le médecin, il ne fait aucun doute que « [ce]que les hommes appellent amour est juste une situation très confortable pour eux », c'est-à-dire du sexe gratuit ainsi qu'une deuxième mère qui s'occupe du ménage, de la lessive et de la marmaille à temps plein, peu importe son niveau d'épuisement physique ou moral. Un constat qui fait également écho à la charge mentale, concept ayant été notamment popularisé par la dessinatrice Emma. « Où est l'amour là-dedans ? » s'exclame à répétition Baptiste Beaulieu avec indignation.

Plusieurs études ont démontré que lors de l'annonce d'un diagnostic de cancer, une femme a plus de risque d'être quittée par son mari que lorsqu'un homme obtient le diagnostic de la maladie. Plusieurs médias rapportent également une tendance en hausse en Amérique du Nord : celle de femmes hétérosexuelles en âge de se marier faisant le choix du célibat, soit parce qu'elles sont simplement heureuses ainsi, soit parce qu'elles n'arrivent pas à trouver un conjoint correspondant à leurs critères. Le niveau élevé d'éducation formelle et le racisme qui pullule sur les Tinder, OK Cupid et Hinge ont des conséquences non négligeables sur la capacité des femmes noires de trouver des partenaires à la hauteur de leurs attentes. D'autres témoignages parlent de ces femmes qui deviennent mamans soloparentales, qui fondent une famille seule et par choix, que ce soit par adoption ou par des moyens de reproduction assistée. Enfin, un nombre grandissant de courageuses abordent l'ultime des tabous : le regret maternel. Pour plusieurs, le conte de fées s'est écroulé comme un château de cartes lorsqu'elles ont réalisé que le soutien du quotidien, qu'il soit familial ou sociétal, est rarissime. En Occident, le sentiment d'isolement lié à la maternité est structurellement banalisé, tout comme la détresse qui l'accompagne. Ce que ces femmes ont en commun, c'est leur amour indéniable pour leurs progénitures. C'est plutôt envers le rôle de mère qu'elles ressentent une aversion, caractérisée par une ambivalence certaine.

Le foyer comme lieu politique

La maison reste l'un des lieux les plus dangereux pour les femmes et les enfants. C'est surtout aux mains de celles et ceux qu'elles aiment que les femmes subissent les violences conjugales, sexuelles et psychologiques, pour ne nommer que celles-là. Or, plusieurs féministes racisées et noires ont apporté des nuances à l'idée voulant que la famille soit un lieu systématique d'oppression.

A contrario, The Feminine Mystique de Betty Friedan publié en 1963, ouvrage considéré comme fondateur de la « deuxième vague du féminisme [1] », relate le drame ordinaire des femmes (blanches de classe moyenne à aisée, il faut le dire) qui rêvent de pouvoir s'insérer sur le marché du travail pour pouvoir s'émanciper. Or, pour avoir accès à cette forme de liberté, plusieurs de ces femmes blanches ont embauché (et embauchent toujours) des femmes racisées et noires qu'elles emploient à maigre salaire pour se substituer aux obligations de leur maisonnée. Ce sont ces femmes, ces subalternes, qui lavent le monde. Et sans elles, « le monde arrêterait de tourner » comme l'explique la politologue Françoise Vergès.

Néanmoins, pour bon nombre de femmes noires, leur foyer est un refuge, un lieu intrinsèquement politique même s'il n'est pas toujours perçu comme tel même par les premières concernées. Il s'agit de l'un des rares espaces où l'on peut se protéger du racisme latent et frontal de la société majoritaire et s'organiser dans la sphère privée pour y résister dans l'espace public.

En somme, il est évident qu'aimer et être aimé·e est un pilier fondamental de la formation identitaire de tout être humain. Il importe également de valoriser l'Amour qui existe dans nos amitiés et dans nos familles de sang et de cœur, Amour qui se doit d'être aussi alimenté par un véritable amour-propre. Sans faire éclater les modèles de l'Amour au-delà de la famille nucléaire, sans contester les imbrications de ces archétypes avec le racisme, le colonialisme, l'hétéronormativité et le capitalisme, on ne pourra parler de révolution romantique à laquelle toutes et tous puissent avoir accès. Sans ces réflexions difficiles, mais cruciales, l'Amour véritable ne restera qu'un mirage, voire un écran de fumée que l'on persistera à nous tendre comme la carotte du succès, et ce, à des fins purement consuméristes. Je me demande donc, moi aussi, « où est l'amour là-dedans ? »


[1] La métaphore des vagues souvent utilisée à des fins pédagogiques pour raconter l'histoire des luttes féministes est contestée en raison de son biais euro-centrique et la manière simpliste qu'elle présente l'histoire des féminismes. De plus, elle invisibilise les luttes des femmes racisées et noires en Occident ainsi qu'ailleurs d'ans le monde, d'où la raison pour laquelle j'emploie les guillemets en référence à la « deuxième vague du féminisme ».

Photo : Kecko (CC BY 2.0)

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